Pour aller plus loin

Focus sur les « forêts primaires »

Pendant des millénaires, il a existé des forêts où les arbres naissaient, grandissaient et mouraient sans jamais connaître la main de l’homme. On les appelle les forêts primaires. Une forêt primaire n’est pas une forêt « vierge » au sens où aucun être humain n’y aurait jamais posé le pied. Des chasseurs, des cueilleurs ou des peuples autochtones ont parfois partagé son territoire. Mais jamais ils n’en ont bouleversé le fonctionnement.

Dans l’hémisphère Nord, ces forêts sont devenues rarissimes. Elles ont presque disparu sous les défrichements, l’exploitation forestière et l’expansion des villes. Pourtant, quelques fragments de ce monde ancien subsistent encore.

La plus célèbre est sans doute Białowieża, à cheval entre la Pologne et la Biélorussie. C’est l’une des dernières grandes forêts tempérées d’Europe. Les chênes, les frênes, les tilleuls et les épicéas y côtoient des géants plusieurs fois centenaires. Le bison d’Europe y a trouvé son ultime refuge avant d’être sauvé de l’extinction. Mais cette forêt est aujourd’hui fragilisée. Aux débats sur son exploitation se sont ajoutées les tensions géopolitiques entre la Russie et l’Union européenne qui traversent désormais ses lisières et rappellent qu’aucun sanctuaire n’est totalement à l’abri de l’histoire des hommes.

À près de neuf mille kilomètres de là, dans l’Extrême-Orient russe, s’étend une autre merveille : les forêts de la Primorié. Là où la taïga rencontre les influences de l’Asie, les pins de Corée, les sapins et les feuillus composent une forêt d’une richesse exceptionnelle. C’est le royaume du tigre de l’Amour et de centaines d’espèces que l’on ne rencontre nulle part ailleurs.

Bien plus que des réservoirs de biodiversité, ces forêts stockent d’immenses quantités de carbone, elles régulent l’eau et tempèrent le climat. Elles nous offrent aussi une leçon de modestie et de beauté, une beauté rugueuse, profonde, parfois déroutante où rien n’y est parfaitement symétrique. Les troncs se tordent, les racines s’entrelacent comme des fleuves pétrifiés, les mousses transforment les pierres en velours, les fougères filtrent une lumière verte, les odeurs mêlent la résine, la terre humide et le bois qui retourne lentement à la poussière. Le silence lui-même n’est jamais vide : il respire du bourdonnement des insectes, du tambour d’un pic, du craquement d’une branche ou du souffle du vent dans des cimes parfois vieilles de cinq siècles. Les forêts primaires nous montrent ce que devient le monde lorsqu’on lui laisse le temps d’inventer seul son équilibre.

Qu’est-ce qu’un « jardin-forêt » ?

Un jardin-forêt est un écosystème cultivé qui s’inspire du fonctionnement d’une forêt naturelle. Son objectif n’est pas de produire le plus possible à court terme, mais de créer un milieu durable, fertile et résilient, où les plantes coopèrent davantage qu’elles ne se concurrencent. On y limite le travail du sol, les intrants et l’arrosage, en favorisant les cycles naturels, le paillage, la biodiversité et les interactions entre les espèces.

Sa particularité repose sur les strates de végétation. Comme dans une forêt, chaque niveau capte une part de la lumière et remplit une fonction : les grands arbres forment la canopée ; viennent ensuite les petits arbres fruitiers, les arbustes, les plantes herbacées, les couvre-sols, les plantes grimpantes et, sous terre, les racines et les champignons. En occupant tous les étages du vivant, le jardin-forêt transforme la concurrence en complémentarité. Il ne cherche pas à dominer la nature, mais à composer avec elle.

© Association Française d’Agroforesterie – Renaud Lecomte

Le peuple des Udèges et la taïga de la Primorié

À l’extrême sud-est de la Russie, là où les derniers contreforts de la Sibérie viennent se perdre vers la mer du Japon, s’étend le kraï de la Primorié. Cette région immense, frontalière de la Chine et proche de la Corée, est un territoire de montagnes, de forêts profondes et de vallées où l’homme demeure un hôte discret.

Au cœur de ses forêts serpente la Bikine, un affluent de l’Oussouri long de près de 560 kilomètres. Ses eaux claires dessinent une immense artère qui irrigue un territoire presque intact. La Bikine est bien davantage qu’une rivière : elle constitue une voie de circulation, une réserve de nourriture, un repère géographique et spirituel. Pour ceux qui vivent sur ses rives, elle est une mémoire en mouvement. Ses crues, ses glaces hivernales et ses brouillards d’automne rythment le temps bien plus sûrement qu’un calendrier.

Les Udèges comptent parmi les plus anciens habitants de cette région. Leur peuple ne rassemble aujourd’hui que quelques centaines de personnes, héritières d’une longue histoire mêlant influences toungouses et contacts avec les peuples voisins de l’Extrême-Orient. Pendant des siècles, ils ont développé une connaissance exceptionnelle de la taïga. Chasseurs, pêcheurs et cueilleurs, ils vivaient en suivant les saisons, sans chercher à dominer la forêt mais à s’inscrire dans son équilibre. Le saumon, les baies sauvages, les pignons de cèdre, les plantes médicinales et le gibier assuraient leur subsistance.

Dans leur tradition, la forêt n’est pas un simple décor : elle est peuplée de présences invisibles qu’il convient de respecter. Les animaux possèdent une dignité propre, et la chasse obéit à des règles précises destinées à préserver l’harmonie entre les hommes et le vivant. Le tigre de l’Amour, notamment, n’est pas seulement un prédateur redouté ; il est aussi considéré comme le maître de la taïga, un être auquel on doit une forme de déférence.

Le XXᵉ siècle a profondément bouleversé cette société. La collectivisation soviétique, la sédentarisation forcée, l’exploitation industrielle des forêts et l’arrivée d’une économie moderne ont fragilisé les modes de vie traditionnels. Une partie de la langue, des savoir-faire et des croyances s’est progressivement perdue. Pourtant, les Udèges n’ont pas disparu. Aujourd’hui encore, plusieurs communautés poursuivent la pêche, la chasse et la cueillette, tout en conciliant ces pratiques ancestrales avec les exigences de la vie contemporaine. Beaucoup s’engagent également dans la protection de la Bikine et de la taïga, conscientes que leur propre avenir demeure intimement lié à celui de cette forêt exceptionnelle.

C’est dans cette forêt, au bord de cette rivière Bikine, que Marilia Petite a choisi de vivre plusieurs années. Avec son compagnon Kostia, elle a partagé le quotidien des Udèges, leurs connaissances de la taïga et leurs longues nuits d’hiver. Elle y a donné naissance à ses deux enfants, Milan et Savéli, et a traversé plusieurs saisons glacées, dans un monde où la neige, le silence et la rivière imposent leur propre rythme.

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